Retour d’apostolat d’été – Avignon 2016

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Pour la onzième année consécutive, la présence dominicaine s’invite à Avignon durant le festival. Nous étions quatre cet été, par tandem de deux ou trois frères : les frères Thierry Hubert, Rémy Vallejo, Nicolas Burle et moi-même.

Parallèlement à d’autres missions d’évangélisation présente pendant le festival (Présence chrétienne, Aïn-Karem, etc.), nous sommes spécialement tournés vers les professionnels, qu’ils soient comédiens, metteurs en scène, directeurs de théâtre, journalistes, chargés de com’, etc.

Aujourd’hui, nos deux principales actions sont l’animation des rencontres Foi & Culture et la tenue quotidienne d’un blog en ligne, Vue d’Avignon – billets des dominos, pour l’hebdomadaire La Vie.

Fondé en 1966, Foi & Culture, la plus vieille association partenaire du festival, offre tous les mardi et samedi l’occasion d’une rencontre d’un autre type de ce qui s’entend habituellement : en collaboration avec le frère Samuel Rouvillois, de la communauté Saint-Jean, nous vivons avec un comédien, ou un metteur en scène, un temps d’échange très libre, souvent profond, personnel et spirituel, qui pose un autre regard sur leur pièce. Nous proposons parallèlement un colloque sur la thématique générale du festival. Cette année, le frère Adrien Candiard est intervenu sur Tragédie humaine et Espérance biblique, et Olivier Py, directeur du festival, se livra aussi à l’exercice quelques jours plus tard.

Pour la cinquième année consécutive, nous animons un blog sur lavie.fr ce qui nous donne chaque jour de revenir sur une ou deux pièces, du in ou du off. Notre carte de presse nous offre l’occasion de rencontrer les envoyés des principaux journaux nationaux et de collaborer avec le quotidien du festival, I/O Gazette. Nous enregistrons également deux fois par semaine de petites « capsules culturelles » pour RCF-Vaucluse.

Entre deux pièces à découvrir, des rencontres informelles avec les festivaliers se vivent tout au long du jour et de la nuit lorsque nous parcourons, de blanc vêtus (habits customisés à l’aide du sac du festival, d’une vieille sacoche ou des indispensables lunettes de soleil), les rues d’Avignon. Le soir, après les dernières représentations, et souvent jusqu’à la fermeture, à 3h30 du matin, nous discutons avec les comédiens au bar du in, buvette aménagée dans une cour, réservée aux professionnels du in.

Notre programme change chaque jour, bousculé par les impératifs et la durée plus ou moins longue des pièces, mais au cœur de la journée : la prière ; et la célébration de la messe, si elle est brève, est toujours un moment privilégié de ressourcement, entre frères et avec ceux qui nous rejoignent.

Cette année, outre Les Damnés, présenté dans la cour d’honneur et qui marquait le retour de la Comédie Française au festival, nous avons été enthousiasmés par Het Land Nod de la compagnie FC Bergman et surtout par Le radeau de la méduse des élèves de dernière année de l’École du TNS (Théâtre National de Strasbourg). La présence dominicaine était aussi marquée par le retour de Pierre & Mohamed et une nouvelle création, Moi, Dominique, avec Raphael Joly et Francesco Agnello. Une tentative heureuse et appelée l’an prochain à se renouveler et à s’enrichir fut aussi la lecture simultanée en hébreu, grec, latin et français des neuf premiers chapitres de la Genèse. La performance dans la métropole Notre-Dame des Doms offrit un merveilleux déplacement. Le texte s’entendait dans une pluralité culturelle, une diversité phonique orchestrée par le comédien Jean-Damien Barbin.

Le festival est un lieu de prédication : c’est-à-dire que nous, frères prêcheurs, commençons par nous mettre à l’écoute des comédiens et metteurs en scène à travers les pièces qu’ils nous proposent.

Le théâtre aurait vingt ans d’avance sur les questions de son temps dit-on… pourquoi ? Par la liberté que donne la scène d’évoquer des sujets sensibles, perçus à demi-mots, ou encore tabous. Comment ? Sans doute par un double « regard prolongé », posé sur la réalité.

C’est d’abord l’œil des écrivains, metteurs en scène et comédiens qui scrute longuement le monde dans lequel nous vivons et se demande comment l’interpeller, le réveiller, l’animer. En basculant ces questions entre-aperçues dans la virtualité bien incarnée du théâtre, cette petite communauté synthétise ce temps long d’observation, enrichi du regard personnel de chaque intervenant.

A ce premier coup d’œil de ceux qui sont en scène, s’ajoute un autre regard, lui aussi prolongé, celui du spectateur soudain confronté à une situation non choisie, souvent extrême, même lorsqu’elle est banale. Les scènes de la vie quotidienne y prennent un autre relief, l’histoire s’approche jusqu’au présent, les mondes lointains s’étendent tout près. Que la pièce dure douze heures ou quelques minutes, le temps se présente sous une autre couleur et laisse percevoir d’étranges « signes des temps ».

 Aux questions morales ou sociales qui hantaient le théâtre des années 90 et des premières années du XXIe siècle semble répondre désormais un faisceau d’interrogation plus directement spirituelles. Comme si Claudel, remis à l’honneur il y a vingt-cinq ans, ou l’Épître aux jeunes acteurs d’Olivier Py, faisaient école. Mais c’est sûrement les soubresauts et les questions sous-jacentes de notre monde contemporain qui émergent, solitaires encore ou par bribes, mais qui, condensés à Avignon, formulent d’année en année des phrases enfin audibles.

Comme frères, nous percevons ces échos et la manière dont le théâtre change et se meut. Ils prêchent pour que nous prêchions. L’Évangile semble poindre et même s’épanouir dans certaines pièces anciennes ou contemporaines.

Laissons le mot de la fin à l’équipe 2016 qui écrivait en conclusion sur lavie.fr :

« Nous quittons ce festival, remplis d’images, de paroles, de rencontres, de pintes de Perrier – la grande nouveauté 2016 – et de petits verres de blancs et des grands verres de bière, des gâteaux des cinquante ans de Foi & Culture, du visage lumineux du Père Chave, initiateur-animateur-amoureux des dialogues entre l’Église et la Culture. Nous quittons ce festival avec la beauté des regards échangés tard, très très tard, sous les lampions du bar du In, de la joie de se retrouver là alors que rien ou si peu ne nous y prédestinait. Nous quittons ce festival, avec le goût renouvelés des mots, ceux de nos offices et de nos messes quotidiennes (eh oui !), ceux des plateaux et des tables de resto, avec la folie furieuse de résister par notre seule présence – et celle du Ciel – à la peur des ténèbres.  Sur leur embarcation les enfants du radeau de la méduse avaient vu juste « ramons, tambourinons ». Rideau. Salut. D’autres scènes nous attendent. À l’année prochaine, si Dieu nous prête vie. »

fr. Charles Desjobert, op

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