« Cette année à Jérusalem… »

Après un an d’études à Fribourg et un Master de théologie en poche, j’ai été envoyé au couvent Saint-Etienne de Jérusalem pour deux ans d’étude à l’Université hébraïque de Jérusalem, sur le Mont Scopus (Ecole Rothberg pour les étudiants étrangers). Me voici donc lancé dans un autre master de deux ans pour étudier la Bible et l’Orient ancien dans le pays même où tout a commencé. Un commencement pour moi aussi, une montée vers la Ville sainte.

La Rothberg International School for Overseas Students

Au programme : 10h d’hébreu moderne par semaine, 15h de cours de Bible, d’archéologie, d’histoire de l’Orient ancien, d’exégèse juive médiévale. Des cours passionnants et d’excellent niveau, en anglais, dans un milieu international, avec beaucoup d’étudiants chrétiens venus des quatre coins du monde, quelques étudiants juifs. L’Université hébraïque est l’une de ces oasis de paix au milieu d’un pays divisé, une division qui est là en permanence. Des fenêtres de l’Université, je contemple le désert de Judée -avec par temps clair la Mer morte au loin-, les villages arabes et leurs mosquées au minaret doré, mais comment ne pas voir aussi le mur de séparation ou « barrière de sécurité » qui écorche le tissu urbain, comme une saignée, et qui n’est que l’image de ce mur plus intérieur, ce « mur de la haine » qui sépare ces deux peuples.

Jérusalem, vue depuis l’Université hébraïque

Ici, chacun vit dans « sa bulle », dans son cercle. Le couvent est l’une de ces bulles chrétiennes internationales mais les bulles sont innombrables et, même dans le monde juif, elles sont si nombreuses. Alors, que faire ? rester dans sa bulle, pourquoi pas… ? Il semble plus aisé de rester là où on a été mis, posé, et d’attendre. La tentation est grande car, dans ce pays, on peut s’épuiser : ici, il n’y a pas de vis-à-vis unique. En 5 minutes, je peux rencontrer un Juif ultraorthodoxe, un Arabe musulman, un Juif complètement athée et sécularisé, un Arabe chrétien, un Arménien ou encore un touriste qui se révèle être un pèlerin. Peur de la rencontre ?

Je ne pense pas avoir été envoyé pour rester enfermé : bien sûr, il y a les études mais j’ai besoin de voir ces gens au milieu desquels je vis pour étudier. Que serait pour moi la Parole de Dieu que j’étudie si ma propre parole ne circulait pas au-devant de mon prochain, de tous mes prochains, ne se faisait pas pont dans ce monde de murs ? Alors, je sors, j’essaie d’aller à la rencontre des Juifs, en fréquentant parfois leur synagogue et en suivant les fêtes juives qui se succèdent dans un rythme millénaire ; je vis dans un quartier arabe et je me rends chaque samedi au Collège des frères, un établissement tenu par les Frères des Ecoles chrétiennes en Vieille ville. J’ai aussi trouvé avec joie un groupe Scouts et Guides de France dont je suis l’accompagnateur spirituel. J’ai également lié amitié avec un moine arménien qui m’invite à la messe qu’il préside et me fait découvrir les recoins de son quartier où se mêlent foi et traditions diverses.

La Ville est étourdissante, la situation de sécurité est parfois lourde, mais se joue dans ce bazar oriental coloré et hanté de costumes étranges –dont je fais partie- une expérience en miniature d’une mondialisation qui a bien du mal à trouver son principe d’unité. Chacun prie le Dieu unique ici mais la multiplicité des confessions pose question et émerveille.

Le couvent et sa communauté dominicaine sont un lieu fraternel, de prière, d’échanges intellectuels et joyeux, un lieu de ressourcement d’où la Parole peut surgir. Le caractère international de la communauté (une dizaine de nationalités), ses positionnements variés et tout aussi colorés (?), en font un microcosme de cette réalité hiérosolymitaine. L’arrivée de jeunes frères a redonné une nouvelle dynamique qui vise à continuer le projet du Père Lagrange avec les moyens actuels (Bible en ses Traditions). Je fais partie de la commission communication et nous avons travaillé cette année à la refonte du site internet, à la conception de nouvelles plaquettes et d’un nouveau bulletin de liaison. L’Ecole biblique propose des cours, des conférences, publie, garde la mémoire du pays grâce à son incroyable photothèque, ouvre sa bibliothèque aux chercheurs et c’est donc tout un monde de recherche et de savoir qui vient à nous simplement parce qu’il y a à Jérusalem cette ambiance toute différente. Parmi les étudiants, prêtres de la Grégorienne, étudiants de l’EPHE, volontaires doctorants, …

Fr. Olivier Catel en grande dalmatique pour la fête de la St-Etienne

Ce lieu est-il différent de tous les lieux ? Je ne sais pas trop mais, en tout cas, il n’y a pas de doute qu’ici je suis différent : bonheur de la découverte, vie orientale, en présence d’un judaïsme multiple et en mutation, d’un christianisme né sur cette terre, d’un Islam profondément ancré. Durant la fête de la Pâque, pendant des siècles, les Juifs ont prié pour être « l’année prochaine à Jérusalem » : comment ne pas rendre grâces de vivre dans ce présent, aujourd’hui, à Jérusalem !

fr. Olivier Catel, o.p.

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