Mon apostolat de frère étudiant : Aumônier d’hôpital – frère Mathieu-Marie

La vie dominicaine résulte d’un subtil dosage entre études, prière et mission. Rapidement après notre première profession, nous apprenons qu’il revient à chacun de trouver son équilibre propre ainsi que ses lieux d’engagement propres. Soumise à l’avis de notre supérieur, cette liberté doit avant tout être accordée à la vie régulière que nous avons choisie.

Mon arrivée à Lyon en septembre dernier a été l’occasion de reposer la question de mon engagement apostolique. Suivant un désir qui m’habite de longue date, je me suis investi donc, modestement, dans une aumônerie d’hôpital.

Comme souvent, les a priori sont nombreux. Cette fois-ci, il n’aura fallu qu’une seule demi-journée pour faire voler en éclat toutes mes projections. En effet, découvrant mon service, j’eus un véritable choc : dénuement des personnes, solitude extrême, ennui, manque de personnel soignant, atteintes à la dignité… Tel une casse automobile, cet hôpital gériatrique comme il en existe tant d’autres, accueille des personnes en fin de vie devenues, bien souvent, inutiles ou encombrantes ; elles sont stockées là jusqu’à ce que la mort veuille bien les emporter.

Mon inexpérience excusera ce regard dur et critique. Malheureusement, je le crois assez juste… Après la colère et la révolte, s’ouvrent devant moi de multiples questions. Les premières d’entre elles : que faire pour ces personnes en fin de vie ? comment les aider ? comment rendre leur vie moins sinistre et anxiogène ?

D’autres questions viennent interpeller notre modèle de société. Alors que dans beaucoup de cultures, l’ancien, c’est le sage et le respecté, chez nous, il est mis au banc de la société comme un impropre. A quoi aspirons-nous ? Pourquoi courrons-nous ?  Où allons-nous ? Ces questions en amènent d’autres… en définitive elles concernent les plus faibles et les plus pauvres envers qui nous avons une réelle responsabilité.

Alors que pour ces dernières questions il n’y a pas de réponse évidente, et en tout cas pas de solution à l’échelle individuelle, il en va tout autrement pour les premières : selon mon tuteur, la seule réponse c’est l’amour s’incarnant dans une relation. Je reconnais que de dire les choses ainsi peut paraître réchauffé mais, honnêtement, y a-t-il une autre réponse? Après six mois passés dans ce service, j’affirme qu’il n’y a que l’amour pour rendre sa dignité à l’Homme.

 

Monsieur M à 89 ans, est veuf, sans enfant et originaire d’Algérie. Après avoir vécu et travaillé en France comme pâtissier depuis les années cinquante, une mauvaise chute casse sa hanche. Il ne marchera plus jamais. Voilà une histoire parmi tant d’autres qui se retrouvent désormais ici. Lorsque j’ai rencontré monsieur M, j’ai été saisi devant son désarroi et sa solitude, repoussé aussi devant les misères de l’âge… pourtant, j’ai promis de revenir le vendredi suivant. Petit à petit, de visite en visite, nous nous sommes apprivoisés mutuellement. La relation qui s’est tissée à été pour lui le lieu pour exister encore. D’histoire en souvenir, de joie en tristesse, nous avons fait ensemble la traversée de son existence, donnant par là-même un sens à son expérience actuelle. Si au début, la parole était difficile, aujourd’hui, nous nous retrouvons avec joie. Bien entendu, son quotidien reste difficile et notre relation n’enlève en rien certaines souffrances qui marquent pour toujours, mais, je peux dire que monsieur M à accueilli en lui une certaine paix. Lui ne serait sans doute pas d’accord, mais je crois qu’il est prêt maintenant à faire le passage.

 

Malgré cette belle histoire, il me faut reconnaître la difficulté que représente cet apostolat. Difficile d’abord parce que, sans cesse, je suis confronté à mon impuissance face à la souffrance des personnes visitées. Je suis un peu comme Jean et Marie au pied de la croix, même si ma présence compte, je ne peux rien…

Difficile ensuite parce qu’il m’est impossible d’accorder à tous autant de temps et d’attention que je le fais avec monsieur M.

Difficile encore car cette demi-journée hebdomadaire mobilise tout mon être et de ce fait est épuisante. En effet, sans l’aide du Seigneur qui m’envoie répandre en son Nom l’amour, je manquerais de force et de courage. Aussi, le parcours qui sépare le portail d’entrée de la porte de mon service revêt la solennité d’une procession, un moment particulier pour prier. D’un pas lent, je me dirige vers ce lieu qui naturellement pousse à la fuite. Chaque pas devient alors un cri vers le Dieu Vivant, chaque respiration l’occasion d’accueillir l’Esprit Saint, Esprit d’Amour et de Consolation pour consoler ceux vers qui je suis envoyé.

 

Enfin, comment finir sans évoquer mon propre cheminement intérieur ? Avec le temps, ces expériences et rencontres me transforment, laborieusement certes, mais réellement. L’hôpital devient pour moi un autre lieu de l’apprentissage, comme le sont le couvent ou l’université. Ici on enseigne la patience, l’humilité et la compassion…

Je terminerai ces quelques lignes en rendant hommage à tous les bénévoles qui donnent de leur temps afin de rencontrer les personnes malades et souffrantes. Quant à nous, où que nous soyons, n’ayons de cesse de briser les glaces qui figent les relations avec tant de monde : paroissiens, SDFs, voisins de palier, parents. Nous sommes les dépositaires de l’Amour de Dieu pour le monde, il nous revient de le transmettre.

fr. Mathieu-Marie Trommer, o.p.

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