Trois questions au frère Charles Desjobert, futur prêtre

Trois questions au frère Charles Desjobert, futur prêtre

Frère Charles sera ordonné prêtre le 1er juillet 2018 au couvent de l’Annonciation, Paris, par Mgr Richard Appora, o.p., évêque de Bambari, Centrafrique.

Tu vas être ordonné prêtre dans une semaine, comment cela éclaire-t-il ta vie dominicaine ?

Je suis entré dans l’Ordre pour témoigner du Christ par toute ma vie en paroles et en actes. Pari fou ! Que pourtant je trouvais dans la simplicité de la vie communautaire et fraternelle et dans l’exigence d’une recherche continue de vérité. Au fur et à mesure de mes années dominicaine, je réalise à quel point on est transformé par cette vie : elle nous surprend toujours ! Cette vie de frère nous prépare aussi à cette vie de prédication, et au sacerdoce.

Etre prêtre, n’était pas ma vocation initiale si je peux dire, mais d’abord l’appel à la vie fraternelle, celle d’un religieux. La vocation de prêtre s’est approfondie dans ce contexte : d’un côté une vie religieuse pour moi à la suite du Christ, et une vie pour d’autres. La vocation de prêtre souligne davantage encore qu’on est là pour être donnés, être au service. Elle est à fonder dans l’humilité…

Tu viens de passer une année comme diacre à Bambari, en Centrafrique. Comment cela s’articule-t-il dans ton chemin ?

L’année diaconale est vraiment la mise en œuvre de cette vie de service. Notamment parce que je suis parti en Centrafrique. Partir à l’étranger, quitter le confort de la Suisse… C’est un déplacement spatial, mais surtout culturel et spirituel. En allant vers ces personnes qui nous attendent et nous apportent énormément. C’est aussi l’arrivée dans un pays en guerre. 

Et puis la naissance d’une communauté sur place, parce que c’est une communauté dominicaine qui n’existe que depuis 5 ans ; dans un pays où l’Ordre Prêcheur n’a jamais été présent jusque-là. Il faut implanter cette vie, l’enraciner dans ce pays, au contact des gens, avec tout ce que ça a de sens de construire un couvent alors que autour de nous, la guerre détruit. Nous avons commencé par bâtir une église. C’était très fort.

 

 

 

 

 

Pour moi, cette dimension de service n’est pas d’abord humanitaire, mais spirituelle,… diaconale. Souvent les gens demandent : « tu faisais quoi là-bas ? De l’humanitaire ? » Ce n’était pas pour cela que j’y étais, en tous cas pas d’abord dans le sens profane où l’on entend habituellement ce mot. Mais de « l’humanité » oui, bien sûr, tous les jours. Tu pars là-bas te mettre au service d’une Église, de l’Église universelle, et tu n’es pas là pour faire de l’humanitaire. Mais vivre avec le peuple de Dieu. Le vivifier par les sacrements.

Je faisais essentiellement de l’enseignement, dans les collèges, séminaires mais aussi par la prédication dominicale. Enseignement auprès des 6è-5è, auprès des postulantes religieuses (étude de la bible), auprès des propédeutiques, et enseignement de l’art sacré auprès des séminaristes. J’avais 300 élèves en tout ! C’était quelque chose de très enrichissant. Enrichissant d’un point de vue humain : lier une amitié avec ce peuple centrafricain, avec chacun de ceux que l’on côtoie. Et finalement, chercher à les faire grandir avec soi à la suite du Christ. Nos séminaristes d’ici sont aussi ceux de là-bas en quelque sorte, c’est la même Église ! On touche du doigt l’universalité du Peuple de Dieu, et à quel point à travers ces différentes cultures, l’Église s’enrichit. Là, ils m’apportaient autant que je leur apportais. Et la prédication maladroite des débuts en était ainsi plus incarnée.

C’est aussi une toute autre manière de célébrer : présence de la danse et du chant, déploiement du Gloria, de l’offertoire, du chant d’action de grâce. Ils sont vécus comme des temps de louange extrêmement forte du Créateur. Ce qui est frappant, c’est l’investissement personnel que chacun met dans une célébration : cela touche intégralement ton corps, ton chant…

 

 

 

 

 

Pendant une période, j’étais le seul diacre du diocèse, et donc le diacre du cardinal ! J’ai eu plusieurs occasions de célébrations d’importance nationale : des ordinations et des installations d’évêques, mais aussi l’enterrement d’un prêtre assassiné en pleine messe avec de nombreux fidèles… Transparaît ici tout le sérieux et le poids des décisions prises. Pour les prêtres, c’est une situation de vie ou de mort. Et on prend conscience là-bas que notre vie est donnée, et que si elle est donnée, elle doit pouvoir l’être jusqu’à la mort. Le martyr ne leur est pas étranger.

Début mai, nous étions tous réunions autour du Cardinal — tous, prêtres et religieux — pour savoir qui restait malgré l’insécurité et le danger, prendre des nouvelles et nous porter dans la prière.

Tu sera bientôt ordonné prêtre, que voudrais-tu en dire ?

Ce que j’ai expérimenté là-bas, c’est que a priori, je n’avais pas les outils habituels pour bien me préparer au sacerdoce. Pas de grande bibliothèque, pas de cours magistraux, pas de prêtres chevronnés ou de confesseurs experts. Mais l’exigence concrète d’une vie qui doit être donnée au service des autres pour la gloire du Christ, devenait la meilleure préparation. J’ai l’impression de toucher du doigt le cœur de ce qu’est notre foi chrétienne. Non à travers des cours de technique pastorale, mais parce qu’on reste là, et on est là où on doit être, là où le Seigneur nous appelle.

Confrontés à ces situations de vie et de mort, j’apercevais l’aspect vital des sacrements. Les sacrements pour une vie qui doit se laisser transformer, s’imprégner d’humilité, tendre à être eucharistique. C’est peut-être ça, être pasteur. Être au milieu du troupeau et au milieu des loups, où les brebis perdues se mêlent aux brebis du bercail.

 

 

 

 

 

Par la suite je vais poursuivre ma formation d’architecte qui était ma formation initiale. Avec cette assurance que « si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain » (Psaume 126). Je me rends compte de l’importance que peut avoir la question du patrimoine, de ce qu’on construit, aussi pour là-bas. Et de la façon dont ça peut édifier quelque chose en nous. L’architecture sacrée peut dire quelque chose de la façon dont l’Homme construit une société à la lumière de Dieu. Et des dons qui lui sont confiés.

Dans un pays où trop est désormais détruit où la violence semble prendre le pas sur la bonté… être capable de planter, de bâtir, de voir ce qui est beau, c’est une éducation du regard qui est particulièrement nécessaire. L’éducation à la beauté va de pair avec la révélation du bien et du vrai.

Le Christ édifie l’Église, en est la pierre de fondation, la prière angulaire et la pierre de faîte. Il est l’autel qui uni intimement l’humanité à la divinité. Il nous confie et nous partage cette grâce d’en être les artisans. Allons !

 

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