Il transformera nos pauvres corps…

Il transformera nos pauvres corps…

Prédication du 2ème dimanche du Carême, sur la deuxième lecture de la messe (Ph 3, 17 – 4,1)

                                                  « …lui qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux, avec la puissance active qui le rend même capable de tout mettre sous son pouvoir. »

 

Frères, sœurs, je vais vous raconter une histoire.

C’était il y a quelques jours. Voici que, de la salle de sport, je regagnai ma cellule, le front en sueur après quelques efforts de musculation, fatigué mais satisfait. Je disais en mon cœur : “Tu sais, Seigneur, mon corps, je peux très bien le transformer moi-même !” J’ouvrai mon ordinateur, puis lançai une vidéo qui explique comment faire au mieux les exercices pour que les muscles poussent plus vite. Je revoyais par la même occasion à quel corps me promettait ma persévérance en la matière. J’apprenais les dernières merveilles de la chirurgie esthétique et des biotechnologies, et disais en mon cœur : “Regarde, Seigneur, notre corps, on peut très bien le transformer nous-mêmes !”

Puis je m’installai dans mon fauteuil, prenant ma tête entre mes mains. Je pensai : “Peut-être ce texte parle-t-il de la transformation d’un corps au sens d’une communauté humaine ? C’est vrai qu’on parle souvent de crise dans nos sociétés – on parle de fragmentation du tissu social, urbain… ou familial. Mais là, il ne vaut mieux pas que le Seigneur vienne, semble-t-il ; tout le monde est d’accord pour dire qu’Il renforcerait les divisions…” – “Ah ! Alors ça parle de l’Eglise, le corps du Christ ! « Devenez ce que vous recevez, vous êtes le corps du Christ ! » comme on le chante parfois. Oui mais… comment s’y prend-Il pour la transformer ? Quelle est la puissance par laquelle Il agit ? Comment est-Il « dynamique » ? Ça ne saute pas toujours aux yeux ! Ici, en France, si je dis « Eglise », on dit « vieillissement », « ruines », « scandales »… ” Je soupirai, un peu confus, et laissai tomber ma tête sur le dos de mon fauteuil.

Je fermai les yeux, et là, vertige ! Une atmosphère étrange, un espace incertain, un écho liturgique… Comme… une sorte de… tombeau ?

Et là, des images ! Je me retrouvai à Strasbourg, dans l’église des dominicains, devant le fr. Jacques-François Vergonjeanne disant à l’assemblée son émerveillement devant des visages lumineux croisés au hasard dans le tram ou dans la rue. Je voulus faire un pas en avant, mais arrivai mystérieusement dans une toute petite cellule, sale.

Là, j’aperçus le visage resplendissant, « les yeux grands ouverts et fixés sur un point » (témoignage du père Sweda) du père Maximilien Kolbe. Stupéfait, je faisais un pas en arrière.

Le décor avait changé : j’étais devant la tour de Londres. Au milieu de la foule, Thomas More, le visage pâle et marqué mais profondément serein, le pas bien plus ferme que les mains tremblantes de son bourreau. Je voulu m’avancer, mais l’endroit changea encore.

J’étais au cirque. Le vacarme était assourdissant. Dans l’arène, seule, à peine vêtue, une jeune fille, Blandine. On lâcha les fauves, qui s’avancèrent lentement vers la proie… pour venir s’allonger paisiblement à ses côtés. On m’appela, je tournai la tête…

Cette fois, j’étais en prison. Un homme écrivait une lettre du fond de sa cellule faiblement éclairée. Son visage à lui me sembla épuisé, grave, mais vivant. Il me tendit le rouleau sur lequel était écrit : « Il transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux, avec la puissance active qui le rend même capable de tout mettre sous son pouvoir. »

A ce moment-là, je rouvris péniblement les yeux. Je devinai mon armoire et mon lavabo. C’était silencieux. Je me souvenais de tout, et me dit que c’était un beau rêve ! Était-ce un rêve, d’ailleurs ?

 

        Non ! Ce cortège de témoignages extraordinaires, en chair et en os, est magnifique et bien réel ! Pourtant, il faut bien l’admettre, ils ne sont pas encore la résurrection de la chair que nous espérons. On pourrait même dire que ces petites transfigurations ne sont “presque” rien, pour reprendre l’expression que le fr. Grégoire nous proposait pour parler des piécettes de la veuve de l’Evangile. Les martyrs ont mis dans le trésor tout ce qu’ils avaient pour vivre, ils sont morts, et le temps n’est pas encore venu de la transformation définitive dont nous parle S. Paul.

J’ignore, frères, sœurs, le secret de cette transformation promise. Je constate qu’elle prend du temps et que l’impatience des hommes peut déboucher sur les pires parodies. Mais s’il est vrai, comme le dit S. Léon le Grand, que « par la transfiguration, Jésus voulait avant tout prémunir ses disciples contre le scandale de la Croix et, en leur révélant toute la grandeur de sa dignité cachée, empêcher que les abaissements de sa passion ne bouleversent leur foi, » je vous propose ce soir de faire vôtre ce rêve que je vous ai comté. Revoir la majesté de ces témoins qui nous précèdent, au moment même où leur corps commençait à retourner à la poussière, nourrit notre espérance en cette heure où il nous semble n’être presque” rien. Demain, Le Seigneur en fera “quelque chose”.

               Le Père dirigea vers les hauteurs le regard d’Abraham,                                                                                                                pour qu’il devine la grandeur de la promesse.

                                            Le Fils conduisit ses disciples sur la hauteur de la montagne,                                                                                           pour qu’ils devinent qu’Il serait à la hauteur de ses promesses.

                                                                          L’Esprit fait de nous son Corps – puisse-t-Il un jour encore,                                                                                                                       de nos vieux os, faire une splendeur !

Fr. Thomas Zimmermann o.p.

 

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