Conflits de générations – 3 (ou 4) questions au fr. Anton Milh o.p.

Conflits de générations – 3 (ou 4) questions au fr. Anton Milh o.p.

En janvier dernier, il fait profession dans l’Ordre des Prêcheurs, et sort un livre ! On peut dire que le fr. Anton Milh o.p., 27 ans, s’engage pleinement dans les réflexions qu’il mène, suscite et livre au sein de l’ouvrage intitulé : Identité et visibilité – Conflits de générations chez les Dominicains, publié avec Stephan Van Erp. Fils de la Province de Belgique – mais « aimant bien les français », il a tenu à le dire –, nous avons souhaité l’inviter sur Tabella à l’occasion de cette parution riche et stimulante, surtout pour des frères en formation.

Fr. Anton, tu es tout jeune frère, mais la réflexion que tu proposes à travers la publication de ce livre témoigne d’une connaissance déjà bien étoffée de la tradition dominicaine. Peux-tu nous dire un peu les étapes par lesquelles tu l’as rencontrée ? Où es-tu allé puiser ?

Je peux dire qu’au début ma familiarité avec l’Ordre se situait plutôt sur le plan intellectuel. J’étais étudiant en théologie. Je considérais les dominicains comme un des ordres religieux parmi tous ceux qu’il y a dans l’Eglise. Mais, sans vraiment les connaître ; je ne connaissais ni frère, ni sœur, ni laïc dominicains. C’est mon directeur d’études qui à un moment donné m’a demandé de faire des recherches historiques plus précises sur l’Ordre dominicain. Ce que j’ai fait. Et c’est dans ce cadre académique que j’ai été amené à rencontrer un frère pour la première fois. Il est amusant de noter que ces recherches ont eu lieu parce que les dominicains flamands avaient demandé à notre Faculté de théologie de faire un livre sur leur histoire, alors que l’Ordre fêtait ses 800 ans (en 2016) – en un sens, on peut dire que je suis une vocation du huitième centenaire ! –

Ce frère a sans doute senti chez moi une certaine soif, et a commencé à me passer des livres ; pas sur l’histoire dominicaine, mais sur la spiritualité dominicaine. C’est là je pense la deuxième étape de ma découverte de l’Ordre : sa spiritualité, surtout à travers la figure du Père Lataste o.p. (1832-1869) qui m’a beaucoup touché, et aujourd’hui encore.

Pourtant, je dois dire que ce qui m’a attiré vers la vie dominicaine – troisième étape –, ça a moins été une certaine spiritualité que la découverte d’une communauté. Cela a eu lieu à peu près au même moment. Au couvent dominicain de Leuven – où j’étudiais – j’ai découvert une communauté très chaleureuse, très accueillante, vieillissante certes mais… qui fructifie encore ! (Ps 91,15) Et lorsqu’au noviciat j’ai lu dans les Constitutions de l’Ordre que la première chose susceptible de faire naître des vocations dominicaines c’est le témoignage donné par la vie communautaire, je me suis dit : ah ! Dans mon cas, c’est vrai, c’est effectivement comme cela que ça s’est passé. C’est vraiment la communauté qui m’a attiré vers la vie dominicaine.

Les diverses contributions recueillies dans Identité et visibilité – Conflits de générations chez les Dominicains offrent plusieurs regards portés sur l’histoire récente de l’Ordre. Elles mettent en relief les fragilités comme les richesses de notre vie religieuse. Quels éléments te portent donc à vouloir t’enraciner dans cette tradition qui se questionne et s’interroge sur elle-même ? N’y vois-tu pas une forme de faiblesse, d’hésitation ?

Je dirais qu’en étudiant l’histoire de l’Ordre… Dans l’histoire on a souvent tendance à se focaliser sur les grands moments, les moments forts, les grandes figures, etc. Souvent quand on lit l’histoire d’un Ordre religieux, quel qu’il soit, on se dit « quelle histoire riche » et tout ça… Ça donne un très grand contraste avec la faiblesse de la vie religieuse telle qu’on la voit aujourd’hui dans notre contexte ici en Flandres, en Belgique mais en France aussi ! Il y a là une certaine tension qui m’intéresse ! Il y a une histoire et une actualité de l’Ordre qui sont très riches et forts, et de l’autre côté une grande fragilité : comment penser ces deux ensemble ?

Peut-être est-ce vivre un peu dangereusement, mais ça m’attire d’une certaine façon. Je ne suis pas attiré par une vie religieuse trop « béate », par certaines vies de saints telles que j’ai pu en lire et qui me font penser à de petites statues qu’on met sur l’armoire… Ça ne m’attire pas, parce que ce n’est pas la réalité ! Il en va de même lorsqu’on me présente une image de l’Eglise qui ne met que les jeunes en avant : ça n’a pas de sens, ce n’est pas la réalité ! La vie religieuse c’est d’abord vivre la réalité terrestre, c’est pleinement vivre la réalité terrestre, et c’est à travers cette expérience que l’on peut vraiment découvrir Dieu.

Le fr. Timothy Radcliffe, ancien Maître de l’Ordre, a une fois écrit que l’Ordre, pour lui, ne doit pas nécessairement continuer à exister. C’est bien possible qu’à un moment, dans l’avenir, il n’y en ait plus besoin, et qu’il disparaisse. Mais, je ne suis pas vraiment convaincu de cela, parce que quand on regarde la mission de l’Ordre, c’est-à-dire prêcher, annoncer la Bonne Nouvelle pour que les hommes la reçoivent et soient sauvés, eh bien… Je pense qu’il y aura du boulot jusqu’à ce que le Christ revienne ! C’est aussi cela qui me motive personnellement. Je peux dire que j’ai une passion pour le salut des âmes comme disaient nos frères au XIIIème siècle. Mais il faut maintenant le traduire pour notre temps. Les questionnements, hésitations, tâtonnements qui ressortent dans ce livre peuvent sembler des fragilités, mais ils sont surtout le témoignage de cet effort de prédication, d’accomplissement de la mission aujourd’hui, avec nos moyens. 

Et justement, entre générations de religieux, on n’est pas toujours d’accord sur ces moyens à mettre en œuvre par exemple. Tu en fais toi-même l’expérience. Pourtant l’on trouve dans le livre que tu publies le rêve de passer « du conflit à la rencontre ». Aurais-tu une anecdote de ton expérience qui puisse concrètement en illustrer la possibilité ?

Oui. Un exemple tout récent. Dans notre communauté à Bruxelles – mais comme dans la plupart des communautés – il y a bien sûr quelques tensions autour de la liturgie. Pourquoi : parce que lorsqu’un frère célèbre la liturgie, cela montre quelque chose de ses convictions théologiques. Or dans la liturgie, les idées sont traduites en actes. Donc lorsqu’il y a des désaccords, ils deviennent très concrets à ce moment-là.

Bon, c’était lors de nos journées communautaires début septembre (ce sont comme deux ou trois jours de retraite, pour la communauté entière). Nous avons eu un temps de discussion tous ensemble, sur la liturgie. Au terme de la discussion il était très clair, et aux yeux de tous, que tel frère et moi-même avions des points de vue complètement différents, avec la tension que cela peut générer. Pourtant, ce frère est venu à moi juste après cette réunion et m’a demandé si on pouvait parler simplement tous les deux. Nous l’avons fait une première fois, pendant presque une heure, puis il m’a donné un texte qu’il avait écrit et m’a demandé de le lire pour ensuite en reparler. Et on en a reparlé quelques semaines plus tard, de nouveau une bonne heure. Nos points de vue sont restés très différents au terme de ces longs temps de discussion. Mais j’ai constaté qu’après ces vraies conversations, l’animosité qui peut naître de ces désaccords – et c’est normal – avait disparue, parce que sans être toutefois parfaitement d’accord, on se comprenait mieux : la discussion liturgique avait pris place dans un rapport de frère à frère, d’homme à homme.

Je veux dire aussi par cette anecdote que la rencontre des générations n’est pas forcément la résolution des tensions. On ne finit pas forcément par résoudre ces tensions, mais par les vivre.

Ne vois-tu pas là-dedans un obstacle à l’unanimité que notre Règle nous demande de chercher ?

En un sens, oui… Mais en même temps, unanimité ne signifie pas une seule pensée : cela veut dire une âme !

La vie religieuse, comme moi je la vis maintenant, c’est un effort permanent de rester concentré sur Dieu. Et quand on parle de toutes ces tensions, je l’ai vu, elles peuvent devenir si grandes, pas réellement, mais dans la tête des gens qui les vivent… en fait on n’est plus concentrés sur Dieu. Or Il reste quand même le plus important dans notre vie religieuse ! Et dans ce sens-là, les tensions dont on parle restent toujours secondaires. C’est ce que le fr. Bruno Cadoré dit dans l’introduction du livre : les questions de visibilité sont toujours secondaires, subordonnées aux questions de lisibilité, lisibilité du message, de ce qu’on annonce auprès de ceux auxquels on est envoyés.

Bon, la question classique : y a-t-il une ou deux figures de frères dominicains qui te marquent plus particulièrement ? Tu as déjà parlé du P. Lataste : pourquoi lui ?

Il y a le bienheureux Louis Flores, martyr – le seul frère belge qui ait été béatifié ! (Donc il faut bien que quelqu’un en parle de temps en temps !) Il est mort au Japon, à Nagasaki, en 1622 – cela se passe à peu près au même moment et de la même manière que l’histoire racontée dans le film Silence sorti il y a trois ans. 

Le P. Lataste parce que pour moi la spiritualité dominicaine est une spiritualité de la réconciliation. On n’a presque pas de documents écrits par S. Dominique lui-même, mais ceux qu’on a, ce sont surtout des lettres, lettres de réconciliation, écrites pour réintégrer des cathares reconvertis à la communion catholique. Pour moi, cela dit quelque chose de la manière dont Dominique percevait sa propre mission : il voulait réconcilier les gens avec l’Eglise, avec Dieu, et puis entre eux finalement. Et le P. Lataste a pour moi une grande importance parce que je crois qu’il a réussi à actualiser cela, dans les situations qu’il a rencontrées et donc notamment en prison, au XIXème siècle. Et ces questions de réhabilitation demeurent un défi pour nos sociétés aujourd’hui.

Après ce que tu viens de dire, je me demande maintenant : pour toi, est-ce que cette rencontre de plus en plus difficile entre les générations pourrait être vue comme une nouvelle forme de réconciliation à laquelle il faut travailler ?

Oui ! Oui, je n’avais jamais pensé à le formuler comme ça, mais je crois qu’on peut le dire.  

 

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