J’attends mon Père

J’attends mon Père

Homélie pour le 4ème dimanche de l’avent 2020 (2 S 7, 1-5.8b-12.14a.16)

L’histoire se déroule à Carthage Salammbô , face à la mer. C’était en décembre 1992. Mes parents ont eu un malentendu : chacun d’eux pensait que l’autre viendrait me chercher à l’école.  Tous les deux sortaient tard du travail et personne n’était venu me chercher , j’étais seul à l’école car tous les élèves étaient rentrés avec leur parents. J’étais dans un lieu où il n’avait ni jouet ni télé ni livre pour les enfants. J’ai bien obéi le responsable comme mon père  me l’avait recommandé.  Je regardais par la fenêtre le vent qui essayait de déraciner les arbres et le ciel devenant petit à petit envahit par les ténèbres. J’ai passé plus que deux heures  à attendre, j’avais 5 ans. A chaque fois que quelqu’un me posait la question : Que fais-tu là ? Je répondais : « J’attends mon père » car j’étais sûr que mon père viendra. Finalement mon père est venu, j’étais heureux mais j’avais faim.

Quand j’ai lu ce passage de l’Ecriture, je me suis rappelé directement l’histoire de mon enfance. Au début je ne savais pas d’où venait ce lien entre la première lecture de ce dimanche et mon histoire d’enfance . Mais enfin j’ai compris que ce lien était « l’attente ».

Le passage commence par « le roi David habitait enfin dans sa maison ». Ici on passe de l’instabilité à la stabilité. L’instabilité due à la fuite de Saül, due aux combats divers à travers la vie de David avant la royauté qui l’obligeait à se déplacer de lieu en lieu. Ceux qui connaissent la Bible, l’histoire d’Israël et l’histoire de l’Eglise, savent très bien que les périodes de la stabilité sont spirituellement plus dangereuses que les périodes de l’instabilité. Dans la stabilité étant une période de calme et de prospérité, l’homme est souvent tenté par une introspection  de réduire Dieu à lui-même ou sa propre personne. C’est la tentation de David, cette tentation aussi subtile que même le prophète Nathan ne l’a pas remarqué : « fais-le car le Seigneur est avec toi ! ».

« Va dire à mon serviteur David » : Dieu rappelle le prophète Nathan que David n’est pas un roi avec Dieu mais il est le roi d’Israël et le serviteur de Dieu. Si nous lisons ensemble tout le chapitre 7 du deuxième livre du Samuel nous remarquerions que le mot serviteur est repris 10 fois dans ce chapitre : une fois par Dieu et 9 fois par David qui s’humiliait devant Dieu en lui disant (9 fois) : «( je suis) ton serviteur ». Il faut se rappeler que le vrai Roi d’Israël c’est Dieu.

Rappelons-nous que dans le chapitre 8 du premier livre du Samuel, quand le peuple récriminait contre lui en demandant d’avoir un roi comme les autres peuple, Dieu disait à Samuel : « Ecoute la voix du peuple,

car ce n’est pas toi qu’ils rejettent mais c’est moi qu’ils rejettent, ne voulant plus que je règne sur eux ». Le Vrai Roi d’Israël c’est Dieu, David n’est que l’image de cette royauté. Le message de Dieu à David se compose de trois parties. La première partie Dieu rappelle les origines et le parcours de David : « Ta place n’est pas le palais royal mais les pâturages avec les animaux, c’est moi qui t’ai aidé et t’a renforcé dans tout tes combats c’est moi qui t’ai fait roi ». La deuxième partie, Dieu affirme sa royauté sur Israël, son projet d’implanter Israël sur sa terre la raison pour laquelle Dieu accorde la tranquillité et la paix à son peuple. Finalement, Dieu donne le projet futur, il empêche David de construire le temple en promettant / prophétisant que le trône de David sera stable pour toujours. Sans faire beaucoup d’analyse, on peut dire que la royauté de David vient de Dieu et son but est Dieu lui-même. David ne sait pas que le Messie/ le Dieu incarné sera issu de sa descendance, il lui était impossible de voir la totalité du plan salvifique de Dieu pour l’humanité. En même temps, le levain de l’orgueil commençait à pénétrer dans le cœur de David. Dans les chapitres suivants de ce passage, David commettra l’adultère et exercera un abus de pouvoir en tuant par complot le mari de Bethsabée et il paiera cher ce péché jusqu’à la fin de sa vie. Il faut comprendre donc le message de Dieu à David non pas comme une humiliation mais comme une alarme divine qui appelle David à la vigilance sur les intentions de son cœur.

Quelle est la relation entre tout ce que nous avons vu jusqu’à maintenant et l’attente ?

1/ L’attente du Christ doit se dérouler dans l’humilité. L’orgueil et l’autosuffisance sont contradictoires avec la notion même de l’attente. Cela implique la connaissance honnête du soi, cette connaissance qui proclame : « sans toi Seigneur je ne peux rien faire ». Les naturalistes optimistes et les anthropocentristes pélagiens ne peuvent pas attendre Dieu car ils ne sentent pas le besoin de lui. Le vrai chrétien n’est pas celui qui dit à Dieu « je vais courir avec toi » ou « je vais courir devant toi » mais c’est celui qui dit au Seigneur à l’instar de la vierge du cantique : « Entraîne-moi après toi et nous courrons !! le Roi m’introduit dans son     

palais » (Ct 1, 4).  Nous attendons un sauveur qui nous introduira au palais de son Père par pure Grâce sans aucun mérite de notre part. Saint Bernard nous dit : « Toujours en compagnie de la grâce de Dieu se trouve la vertu de l’humilité. Dieu se dresse contre les orgueilleux, mais donne sa grâce aux humbles. Pour préparer les voies à la grâce, Marie répond : Voici la servante du Seigneur ».

David est tombé dans l’orgueil quand il a oublié que sa royauté était une grâce et qu’il fallait attendre le Seigneur avant de prendre les décisions, David contrairement à Marie il a oublié qu’il est un serviteur du Seigneur.

2/ L’attente du Christ se fait dans le besoin et le désir : J’ai besoin de Dieu car il est la source et la fin de mon existence donc j’ai besoin de lui afin de parvenir à lui. Je le désire par-dessus toute autre chose.

Creuser la soif de Dieu en nous, passe par la méditation dans la bassesse et la futilité humaine et la méditation du mystère de la Trinité et le mystère du Christ totale (Christ + Eglise). Nous devons constamment prier à Dieu d’éveiller toujours ce désir en nous. Saint Bernard nous dit : « Non seulement il ne faut rien espérer en dehors de Dieu, mais il ne faut chercher que lui ».

3/ l’attente du Christ est une attente dans l’Esprit Saint. Il ne faut pas attrister l’Esprit Saint par le péché c’est lui qui nous communique la grâce et les trois vertus théologales : la Foi, l’Espérance et la Charité. Dans la mystique juive le passage numérique du mot yaoch (Désespoir) qui a comme valeur numérique 317, et le mot Tikvah (Espérance) qui a comme valeur numérique 511 : passe par le valeur numérique 194 qui est la valeur exacte des deux mots « koah Elyon » qui signifie « une force d’en haut ». C’est le mot même que Jésus utilisait quand il parle du jour de pentecôte : «  » Et voici que moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Vous donc, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la force d’en-haut » Luc 24, 49. Ainsi, la mystique juive nous enseigne le résumé de toute la bible : le passage du désespoir à l’Espérance reste impossible sans une intervention divine par l’Esprit Saint. C’est l’Esprit Saint qui est la Force Supérieure qui vient d’en haut. Il faut savoir que le premier fruit de l’Esprit Saint dans l’âme est la joie, signe majeur de sa présence. Cette joie persiste même dans l’épreuve. Saint Bernard nous dit : « l’Esprit Saint infuse dans nos cœurs

des consolations qui nous font trouver la joie dans l’épreuve ». La joie de l’Esprit Saint nous amène toujours à l’action de grâce, je rappelle que les mots : grâce, joie et Eucharistie ont la même racine dans la langue grecque. L’attente donc du Christ, est une attente dans une humilité qui compte sur la grâce, une attente consciente de la faiblesse humaine et du besoin d’un sauveur, une attente qui éveille le désir de Dieu en nous par la prière et finalement une attente dans l’Esprit Saint qui nous communique l’Espérance, la joie et l’action de grâce. Cette attente est contradictoire avec le levain de l’orgueil semé dans le cœur de David et le levain des pharisiens qui est  l’orgueil spirituel.

Si quelqu’un me pose la question : Que fais-tu ici-bas sur terre ? Je repondérai : J’attends mon Père. Malgré les ténèbres qui triomphent, malgré les larmes et la solitude, malgré la faiblesse et la bassesse humaine, malgré le Malin, le péché et le mal, malgré tout : « j’attends mon Père ». Il enverra son Fils pour nous prendre dans son palais, il essuiera toutes larmes de nos yeux, il nous rassasiera du festin des noces de l’Agneau et nous le verrons tel qu’IL EST dans la lumière de sa gloire. Amen, Viens Seigneur Jésus !

Frère Cyprien-Marie EL EUCHI o.p.

Do NOT follow this link or you will be banned from the site!