Et après ?

Et après ?



Et après ? Que fera-t-on ? Nos vies vont-elles reprendre comme avant ? Que sera le « monde d’après » ?

En tant que religieux, je n’ai rien à dire aujourd’hui. Je ne peux que prier pour soutenir. Rester confiné mais proche de ceux qui me sont chers. Leur redire mon amour, mon soutien, mes prières. Main dans la main malgré la distance physique. Loin des yeux mais proche du cœur. Ce n’est pas un temps d’éloignement mais de rencontre. D’union. De communion.

Je n’ai pas à me plaindre. Je vis dans un grand couvent entouré de frères. J’apprends l’absence, la patience, et le silence. Tout comme vous. Je m’estime chanceux de ne pas être touché. J’aimerais faire plus, mais je me contente d’étudier. Je voudrais aider mais je me sens inutile. J’aimerais transmettre l’espoir à ceux qui doutent dans le noir.

Face à de si grands malheurs, passés, présents et à venir, je pourrais avoir peur et chercher à fuir. Mais je crois en demain, en l’espoir, au soleil qui luit soir après matin. Je refuse de baisser les bras. Je vois cette épidémie comme une planche de salut, un moyen concret de se relever. Ensemble.

A l’heure où nous évoquons le déconfinement, il s’agit de se poser les bonnes questions au présent. Pourquoi ? Comment en est-on arrivés là ? Que faire ? Où aller ? Avec qui ? Comment reprendre le cours de nos vies ? Les questions s’amoncellent en un pourquoi irréel. Il nous faut nous rendre à l’évidence : absence de réponses claires de sens.  Accepter que nous n’en savons que peu de choses. Le passé est toujours aussi fou et l’avenir est toujours aussi flou.

Prenons de la hauteur et observons au passé cette partie de notre vie où tout a frémi. Où tout ce qui faisait notre quotidien a changé pour des lendemains sans lendemain. Sans personne pour nous prendre par la main. Où tout s’éteint et tout s’est tu. Où l’animation de nos rues a disparu. Où chaque petite action était devenue motif de joie simple. Discuter, cuisiner, s’appeler, aller marcher. Et même télétravailler. Sans doute ne garderons-nous de ces moments que peu de photos, peu de souvenirs et peu de mots. Mais pourtant de ce moment long a éclos un son qui traverse l’écho du temps : le monde s’est arrêté le temps d’un printemps.

Sortira-t-on un jour ? Bien sûr que oui ! On en meurt tous d’envie. On veut sortir et voir ses amis. Mais est-ce si sûr ? Le pourra-t-on vraiment ? Tout sera-t-il comme avant ? Ce temps de confinement n’aura-t-il été qu’une parenthèse de printemps ? Ou bien en parlera-t-on encore dans longtemps ? Va-t-on taire ce moment ?

Les questions sont de mise, sans qu’aucune réponse claire ne puisse être émise. Il s’agit de miser sur un à venir à bâtir vite et bien. Les conséquences de nos actions pressantes et présentes seront déterminantes. Nous n’avons d’autre choix que celui d’avancer.

On va recommencer à sortir, à voir nos amis, à boire avec eux, à refaire le monde à plusieurs. Profiter de l’été, et se dépêcher d’oublier. Oublier ce passé confiné pas très discret qui nous a fait mal. Mais qui, un moment, nous a presque paru idéal. Qui nous a appris la lenteur, le prix des secondes, la joie d’un bon coup de fil. Qui nous a fait rêver de trucs anodins : une balade en forêt, une sortie ciné, un bon bain. Qui nous a mis face à nous-même, face à cet un connu. Ce moi pourtant étranger, qu’on laisse si souvent de côté. Qui a son mot à dire, pourvu qu’on le laisse dire. Qui souvent se tait, tapi, secret. Sans un soupir. Et qui pourtant aspire. A dire le « tu » en nous. A écrire plutôt que taire. A dire ce que nous avons vécu. A saisir le sens de ce silence dans nos rues. Laisser parler ceux qui se sont tus. Aller parler aux vivants. Voir le monde autrement qu’à travers un écran. Laisser davantage place aux sens. Savourer l’existence.

On va se réveiller de notre léthargie. Se remettre en mouvement et partir. Fuir nos murs étroits et donner de la voix. Voir d’autres cieux, d’autres paysages et surtout d’autres visages. Dépasser le Kilomètre 1 pour gagner du terrain. Dépasser le kilomètre 100 pour rejoindre les vivants. Trouver d’autres panoramas à contempler, laisser nos pas nous guider vers l’à côté. Des envies de voyage enfouies ont germé. Des souvenirs se sont mus en rêves et supplient désormais qu’on les achèvent. On rêve de partir vers un futur sans avenir. Après de longs mois trop étroits, on rêve d’espaces ouverts à contempler sans se lasser, sans un regard en arrière. Notre soif d’aventure est dupliquée par nos murs. On a un besoin urgent de nature.

On va se remettre à bouger. Pas juste à marcher, ni même à courir. Cela, on l’a déjà fait mille fois. On veut fuir. Déménager pour un petit bout d’éternité. Car notre rapport à l’espace a bel et bien changé. Fenêtre devenue horizon le temps d’une saison déjà achevée et au combien amputée. Dans quelques semaines ce sera déjà l’été. Inaccessible printemps, sauf pour ceux qui ont eu le temps de prendre le temps parmi les fleurs du jardin. Pour les autres il faudra attendre le déconfinement au matin, en espérant qu’il reste des coquelicots pas encore éclos.

On va se remettre au travail. Du moins ceux qui le pourrons encore. On va devoir refaire des efforts. Se lever, s’habiller, porter un masque dans le métro pour aller au boulot. Se dire qu’on est chanceux d’avoir encore un emploi, face au gars d’à coté qui n’a plus rien que ses yeux pour pleurer. Voir la pauvreté grandir, et se dire qu’on fera tout pour la fuir. Même si elle nous redit l’important des choses évidentes : la dignité de l’être humain, la fraternité de ceux qui œuvrent main dans la main, le courage de ceux qui luttent pour le partage, l’espoir de voir grandir nos enfants loin du froid et du noir. On va se remettre à l’ouvrage. Le cœur conscient de tous ces maux qui nous guettent, qui nous arrêtent si l’on y prête attention. Face aux maux de notre temps, il faut trouver les mots pour se redire vivants. Et repartir en avant.

On va se remettre à aimer. A mouiller les joues de ceux qui nous sont chers de nos larmes, de nos baisers, de nos regrets. Ceux que jusqu’à présent l’on n’a pu que saluer par écrans interposés, où les longs jours d’absence n’ont fait que renforcer la distance. Et la défiance s’est installée avec les trop près. Avec ceux-là, il va falloir apprendre à pardonner. A reprendre le temps d’être avec sans, nous qui étions avec nos écrans.

On va aussi prendre le temps de penser aux passés. Ce qui était acquis ne l’est plus. Il est devenu un « Et qui ? » : qui, dans mon entourage, est perdu ? Qui ai-je perdu de vue ? Qui ai-je vu partir ? Comptons nos morts et surtout souvenons-nous de chacun d’entre eux. Avec eux est partie une partie de notre mémoire commune. Un chemin s’ouvre devant nous : celui du souvenir ou celui de l’oubli. Choisir de se taire comme ceux qui ont connu la guerre, ou bien raconter comment nous avons fait front : comme personne, comme famille, comme nation. Graver les noms des tombés et remercier les vivants pour leur don du sang.

On sait se prémunir contre l’infiniment grand : guerres, tempêtes et ouragans. Mais face au péril infiniment petit, nous sommes trop démunis. Il est difficile de s’admettre faible. C’est pourtant ce que nous sommes, et ce que nous n’avons cessé d’être. Il suffit d’ouvrir nos fenêtres pour voir ce monde que nous avons transformé, oui, mais pas créé, non. La maladie nous a plus souvent terrassés que le contraire. Il convient de ne pas le taire. De prendre en compte le vivant.

On va redire ce en quoi on croit. L’amour plus fort que la distance, la maladie, la peur ou la mort. L’espoir luit plus fort dans le noir.

On va se remettre à rêver. Comment bâtir un avenir plus juste, plus sûr et plus serein. Pour que demain soit plus certain. Que nos enfants puissent dessiner un monde tout en joies et en jeux, mais aussi conscients des enjeux. Quel monde leur laisserons-nous ? Une planète belle, bleue et verte, ou une île de Pâques vide et déserte ? Voulons-nous refaire l’itinéraire de Nauru, qui fascine et effraie, et campe la triste métaphore du devenir planète-taire ? Comme village planète Terre ou comme planète pillage ère ? Allons-nous rattraper notre retard épique de pollution, nous remettre à saccager pour oublier, nous dépêcher de redémarrer usines et cafés, centres commerciaux et métro, boulot, dodo ? Va-t-on préparer l’après en disant « Plus jamais ! » ? Analysera-t-on ce qui fit nos décisions ? Saurons-nous poser les choix qui s’imposent ? Refuser les « On verra bien ».  Accepter que le mieux soit l’ennemi du bien. Que notre avenir commun est plus que nos petits moi individuels et mesquins. Qu’il suffit ensemble de se remonter les manches, en se prenant par la main.

On va reconstruire. Pas aussi bien qu’on aurait voulu. Mais au mieux de ce qu’on a pu. Avec nos tripes, nos larmes et notre courage à bout de bras. Avec nos espoirs vivaces et féroces. Avec la force de ceux qui ne lâchent rien, qui croient en eux, en leur prochain, à la force du commun, soir après matin. On va repartir.

Demain, j’espère ne pas oublier mes voisins. Continuer de les saluer. Croiser leur regard et échanger le salut des soldats qui ont connu ensemble le feu. Pas victorieux, mais vivants. Pas téméraires mais prudents. Moins certains mais plus sérieux. La bataille était dure mais nous l’avons surmonté. Ensemble. Chacun à des degrés divers. Chacun chez soi mais d’abord pour les autres. Ensemble.

Je pense qu’il est temps de vivre au présent. De profiter de ces dernières semaines de confinement pour réfléchir à l’après. Pour rêver. Quel monde voulons-nous pour demain ? Sommes-nous prêts à travailler main dans la main ? Quelles actions concrètes sommes-nous prêts à poser ? Car il s’agit d’être et de durer. Ensemble.

J’ai conscience de dire des généralités. Je n’ai pas de solutions miracles à proposer. Je voudrais juste susciter la réflexion et poser quelques questions empreintes de quête de sens. Je sais que je ne sais pas. Cette grande incertitude présente nous force à nous interroger sur un après dont nous ne savons qu’une chose : nous ne savons pas de quoi il sera fait. On ne peut qu’espérer à partir de ce que le passé nous laisse à penser. Le propre de l’homme c’est de toujours chercher à se relever, comprendre pourquoi il a chu et ce qu’il peut faire pour que cela ne se reproduise plus.

Et après ? Il viendra le temps de réfléchir. Sans chercher à fuir les erreurs passées. Il s’agira d’accepter. Pleurer nos morts. Et surtout, ne pas oublier. Ça pourrait recommencer. Rebâtir main dans la main, sourire, espérer en demain.

Et après ?
Tout est à rêver, à imaginer et à inventer.
Et après ?
L’avenir est ouvert. A nous d’y plonger.

fr. Etienne d’Ardailhon, o. p.

 

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