Partir, ou comment déménager dans la vie religieuse

Partir, ou comment déménager dans la vie religieuse

La semaine dernière, nous avons aidé un vieux frère à déménager de son appartement. À la suite des événements de 1968 qui ont secoué l’Église de France et l’Ordre dominicain, certains frères ont choisi de fonder de nouvelles communautés hors des couvents qui se vidaient. Ils vécurent en appartement, seul ou en petits groupes. Cet article n’a pas pour but de revenir sur ces moments de trouble ni de questionner la pertinence d’un tel mode de vie pour des religieux : les choses sont ainsi, et nos frères sont restés nos frères. Ce qui m’interroge aujourd’hui, ce sont ces pages qu’un frère dominicain doit tourner dans sa vie, jusqu’à la dernière qui le mène soit à la maison de retraite, soit directement dans la tombe.

Gn 1, 12 : « Le Seigneur dit à Abram : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai »

Les frères dominicains ne font pas « vœu de stabilité » comme les moines. Étant donné les nombreux déménagements auxquels j’ai assisté en seulement deux ans de présence dans l’Ordre, je dirais même que nous faisons « vœu de mobilité », et c’est un vœu qui résume les trois autres. Vœu d’obéissance : déménager sans délai lorsqu’on nous le demande, à Poitiers ou au Caire, à Lille ou à Helsinki. Vœu de pauvreté : ne s’attacher ni aux meubles ni aux murs, ni au paysage ni au climat. Vœu de chasteté : abandonner des liens fraternels et amicaux, transmettre ou laisser mourir un projet, un groupe ou un ministère.

La jeunesse est tout feu tout flamme pour les voyages (« Allez dire aux nations : le Seigneur est roi ! » dit le psaume 95). Mais il paraît que l’âme de nomade s’estompe avec l’âge. Les dunes semblent à chaque fois plus difficile à surmonter.

Josué 3, 3 : « Quand vous verrez l’arche de l’Alliance du Seigneur votre Dieu (…), vous quitterez le lieu où vous êtes et vous la suivrez »

Au soir d’une vie, que laisse un frère ? De cet appartement, beaucoup de choses sont parties à la déchetterie. Des livres et neuf étagères ont rejoint la bibliothèque du couvent. Le frère n’a gardé que quelques effets personnels. Deux meubles à la brocante ont payé la location d’une camionnette. Il reste alors le papier peint jauni par le soleil et puis la vue depuis les balcons. Ils ont tous deux contemplé le frère durant des années. Paysage de papier et de briques que le temps use et défait.

Une sœur m’écrivait récemment le souci d’un monastère : restées seules, deux moniales ont dû fermer et se débarrasser de tout. Tâche doublement ingrate : la fatigue et la tristesse. Voilà qui nous unit pourtant à ceux restés dans le monde. Voilà qui prouve que, malgré le vœu de pauvreté, il en reste toujours trop pour les deux mètres carrés d’une tombe.

Jean 21, 18 : « Amen, amen, je te le dis : quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais ; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. »

Le Christ nous dit bien comment il faut partir, même si les évangélistes nous le rapportent de manière plus ou moins exigeante. Il nous enseigne aussi la manière dont il faut tout laisser. Deux mille ans plus tard, je le vois de mes yeux dans la démarche de ce frère. Il a préparé patiemment son départ et des paquets de livres à offrir. Quarante années et six frères pour descendre de neufs étages ce qui pourra servir à d’autres. Lui, il est parti sans regard en arrière et sans amertume.

Le vent s’engouffre par les fenêtres grandes ouvertes et des feuilles de papier se promènent d’une pièce à l’autre. Beaucoup de lumière jusque sur les murs. Tout le monde en est plus léger.

Pars bien, mon frère, et bon vent dans les voiles.

fr.Rémi-Michel Marin-Lamellet

Do NOT follow this link or you will be banned from the site!