Veillir ensemble

Veillir ensemble



Il y a cinq ans, nous étions trois jeunes blancs-becs, fraîchement débarqués de nos horizons lointains, essayant timidement de briser la glace dans le petit jardin du couvent de Strasbourg. Je dois reconnaître que « je n’[avais] pas le cœur fier ni le regard ambitieux » (Ps 130,1). Que faisais-je donc là ? Comment m’étais-je retrouvé à m’intéresser aux dominicains au point de vouloir entrer au noviciat, avec deux autres hurluberlus tout aussi perdus que moi ? Pourquoi avais-je pris au sérieux cette si brillante idée, bouleversant mes multiples projets, mes passionnantes recherches en laboratoire et ma vie sociale si virevoltante ? Molière le dit si bien : « Que diable allait-il faire dans cette galère ? »

A la fin de la première année de noviciat, un peu moins naïfs à propos de nous-mêmes et à propos des frères, nous nous étions allongés pour la première fois au pied de l’autel pour faire profession dans l’ordre dominicain pour trois ans. Bien sûr, pour nous, ce n’était pas un engagement à l’essai, une sorte de stage, juste pour voir, comme on passe un habit dans une cabine d’essayage. On ne se donne pas à moitié, ni pour trois ans. Je me donnai tout entier, pour toujours… mais la bienveillante sagesse d’un vieil ordre (et de l’Église) restreignit notre ardeur juvénile en appelant au temps long, pour mûrir notre vocation, notre engagement, dans une liberté appelée à grandir et à s’approfondir. Nous prononçâmes donc des vœux temporaires.


Et voilà que quatre ans plus tard, nous nous retrouvons tous les trois, Mathieu-Marie, Cyprien-Marie et moi-même, allongés, les bras en croix, au pied de l’autel. Nous ne sommes pas beaucoup plus fiers qu’en arrivant au noviciat, mais cette fois, l’Église et les frères le reconnaissent, nous sommes fin prêts pour nous engager publiquement « jusqu’à la mort. » Nous sommes bien sûr émus – par cette couronne de frères qui nous fait face et qui nous rappelle tant de souvenirs de nos quatre années déjà passées dans l’ordre ; par cette foule de proches aussi, qui, assemblés derrière nous, nous soutiennent de leur amitié et de leur prière. Ils seront désormais les témoins de notre engagement prophétique, radical et joyeux, à la suite du Christ selon les conseils évangéliques. Mais l’émotion ne laisse pas de place à l’hésitation. J’en reste encore étonné : c’est très naturellement et très calmement – et même, pour l’un de nous, avec une discrète touche d’humour – que chacun de nous s’avance, à son tour, s’agenouille devant le provincial et promet :

« Moi, frère Matthieu, je fais profession et je promets obéissance […]
jusqu’à la mort. »


Enfin, c’est au bout de ce long chemin de maturation et de discernement où nous avions fini par former une véritable petite communauté de destins, alors même que nous sommes désormais assurés de « vieillir ensemble » (selon la belle expression d’un frère), que notre trio dominicain se disperse pour la première fois : si Mathieu-Marie et Cyprien-Marie retournent à Fribourg pour terminer leurs études canoniques, le provincial m’envoie rejoindre les frères du Caire. Mais ça, c’est une autre histoire !

fr. Matthieu Palayret o.p.

 

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