La vie religieuse et les réseaux sociaux : une communication de vie ou une communication de vide ?

La vie religieuse et les réseaux sociaux : une communication de vie ou une communication de vide ?

Dans mon enfance, ma grand-mère me racontait que les « les femmes d’aujourd’hui » non seulement travaillaient comme des hommes, mais restaient aussi de longs moments devant la télévision. Pourtant avant cette époque – celle de la propagation de la télévision – les femmes étaient à la maison et passaient leur temps libre à coudre, à fabriquer quelques petits objets de décoration voire à parler avec le voisinage en se rendant visite. Je crois que ma grand-mère avait raison !!! Jusqu’à la fin des années 90, je passais moi-même mon temps libre à lire ou à jouer avec les enfants du quartier. Ensemble nous jouions au football, au volleyball ou au Monopoly… L’été nous allions quotidiennement à la plage et le soir nous sortions ensemble. Quelques fois nous nous bagarrions avec les enfants des quartiers voisins.

Dans mon pays maghrébin, la communion fraternelle entre les enfants du quartier est un passage obligé qui nous conduit à la vie d’adulte… je me rappelle encore être tombé malade alors que j’étais à l’école primaire et de ce fait je fus dans l’impossibilité d’aller chercher mon carnet de notes à l’école. C’est mon père qui y est allé. J’avais de bonnes notes, puisque j’étais deuxième de ma classe. A son retour, mon père a fait venir tous les enfants du quartier dans ma chambre afin de me féliciter et me souhaiter un bon rétablissement. 

Dans les années 2000 il s’est passé beaucoup de choses qui ont détruit en quelque sorte cette entente entre les enfants des quartiers. Chacun était figé devant son Gameboy, sa PlayStation ou son ordinateur. Du coup, du jeu quotidien nous sommes passés au jeu hebdomadaire… Aujourd’hui je vois que ce phénomène ne touche pas seulement les femmes, comme le pensait ma grand-mère, ou les enfants de mon quartier, c’est devenu un phénomène mondial : chacun est figé devant son écran. Ma grand-mère avait raison !!!!

La technologie, avec tout ce qu’elle nous propose aujourd’hui : réseaux sociaux, sites de rencontres ou accès immédiat à l’information, est-elle mauvaise ? Est-elle quelque chose que l’Église doit fuir, et dont l’Église devrait protéger les fidèles, en les invitant à rester aussi loin que possible de ces inventions « sataniques » ?

Tout d’abord il faut affirmer avec assurance que l’Église n’a jamais qualifié la technologie, internet, réseaux sociaux ou médias, comme étant « satanique ». Au contraire ce sont de nouveaux aréopages modernes à travers lesquels l’Église évangélisatrice doit porter la Bonne Nouvelle aux hommes. Autrement dit, les outils de communication modernes représentent un nouveau défi pastoral d’évangélisation. D’un point de vue logique, je peux utiliser un couteau pour couper du pain mais aussi pour tuer quelqu’un. Le problème n’est pas dans le couteau mais dans la manière dont il est utilisé. De même, internet, les réseaux sociaux ou les outils de communication modernes ne sont pas mauvais en soi mais c’est la manière dont on les utilisera qui sera bonne ou mauvaise. Certes le rapport entre l’homme et l’écran de son ordinateur ou de son téléphone est un rapport interactif voire intersubjectif, totalement différent du rapport uniquement utilitaire de l’homme avec un couteau, mais le principe fondamental, celui de la responsabilité de l’homme, reste le même.

Sur Internet on trouve aussi bien des sites qui nous rapprochent les uns des autres, (famille, amis, rencontre) que des sites qui nous en éloignent (pornographiques ou extraconjugaux). Je me rappelle que des médias se moquaient du président Donald Trump pour son utilisation des tweets durant sa campagne électorale et au début de son mandat présidentiel. Aujourd’hui la plupart des présidents, premiers ministres et politiciens à l’échelle internationale utilise les tweets pour exprimer leurs opinions politiques sur tel ou tel sujet. Facebook en Tunisie ou en Égypte a joué un rôle essentiel au niveau politique, et sociétal durant les événements appelés « printemps arabe ».

Dans son exhortation apostolique « L’annonce de l’Évangile » le Pape Paul VI nous appelle à réviser les méthodes par lesquels l’Église annonce la bonne nouvelle au monde : « Les conditions de la société nous obligent tous à réviser les méthodes, à chercher par tous les moyens à étudier comment faire arriver à l’homme moderne le message chrétien dans lequel il peut trouver la réponse à ses interrogations et la force pour son engagement de solidarité humaine ».

L’action de l’évangélisation est à considérer comme une action à la fois de témoignage et de transmission. Il est donc judicieux que l’Église cherche des outils d’évangélisation à travers lesquels elle peut rendre visible son témoignage afin de pouvoir transmettre la Bonne Nouvelle au monde. Le mot communication ne vient-t-il pas du latin signifiant « mettre en commun » ou « partager » ? En ce sens posons cette question :  Que sommes-nous appelés à partager ? En théorie la réponse semble facile : nous sommes appelés à communiquer la vie même de Dieu en nous. Cette vie est reçue par le baptême, les sacrements et l’adhésion consciente et dévote à la foi chrétienne. Cela implique deux défis pour les chrétiens et particulièrement pour les religieux, rendant l’application réelle de cette réponse quelque peu difficile : le premier est de ne pas se laisser prendre par les déviations qui peuvent arriver même dans la vie d’un religieux, telles que la dépendance à la pornographie ou aux réseaux sociaux, qui deviennent alors non pas un instrument mais un but en soi. Le deuxième est de trouver une méthode de présence audacieuse et inventive sur les réseaux sociaux qui permette  de se distinguer des autres « voix » existantes sur Internet, ayant les mêmes outils et diffusant parfois des affirmations anti-évangéliques.

 

Ce sont les mêmes défis qu’ont rencontré nos prédécesseurs : les frères dominicains qui ont lutté afin de retransmettre la première messe télévisée et radiodiffusée. Le père Assomptionniste Emile GABEL (1908-1968) s’est investi dans la communication et les médias, il a été rédacteur en chef du journal « La Croix » entre 1949 et 1957. Pour lui, nommé en 1957 secrétaire général de l’Union Internationale de la Presse Catholique, il y avait une nécessité urgente de fonder une théologie de la communication : Dieu pour le père GABEL est une communication, le message biblique est une communication, le Christ est à la fois la Communication de Dieu pour l’humanité et en même temps le restaurateur de la communication entre Dieu et l’homme qui a été altérée par le péché, les sacrements sont la communication de la Vie et de la Grâce Divine pour les membre du Corps du Christ. Pour lui les médias et les outils de communication sont à la fois signes et facteurs de développement et de diffusion de la culture. Ils sont selon lui le signe que l’être humain est un être de communication par essence. Par conséquent, développer les outils de communication c’est accomplir le plan de Dieu en vue du rétablissement de la communication entre les hommes.

Je me rappelle la question posée en début du semestre par le sociologue des religions Philippe GONZALEZ dans son cours « l’approche sociologique de la communication religieuse » : « avez-vous un profil sur les réseaux sociaux ? » J’étais le seul parmi les religieux à avoir un profil sur Facebook. La réponse du professeur fut la suivante : « Pourquoi avez-vous choisi ce cours si vous êtes absents des réseaux sociaux ? » Le religieux engagé dans la vie apostolique doit avoir une présence sur les réseaux sociaux afin de savoir ce qui se passe dans le monde et surtout de communiquer ses idées et son quotidien, ce qui lui permet d’être proche des gens. Cette présence doit néanmoins passer à travers le filtre des vœux religieux qui constituent l’essence de la vie consacrée. La relation d’un religieux avec son téléphone et son ordinateur doit être une relation basée sur la pauvreté, la chasteté et l’obéissance. La pauvreté aide le religieux afin que sa présence sur les réseaux sociaux soit une présence de témoignage et non pas une présence narcissique et vaniteuse. La pauvreté exige que le religieux ne soit pas luxurieux mais sobre (par exemple il ne doit pas changer son téléphone tous six mois afin d’avoir toujours « les téléphones dernier cri »). La chasteté est l’inverse de l’attachement, par conséquent le religieux ne doit pas être dépendant aux réseaux sociaux ou à d’autres outils de communication. Cela lui permettra d’éviter la dépendance au monde virtuel. L’obéissance consiste à connaître ses propres limites et à ne les pas dépasser. Certes la technologie et les réseaux sociaux aident beaucoup comme des instruments de communications et d’évangélisation, mais ces outils restent sans fruits s’ils ne nous renvoient pas à la réalité. L’obéissance est le vœu qui nous renvoie toujours à la réalité de nos êtres. Par conséquent, avoir conscience de nos limites tout en obéissant à la loi de Dieu en utilisant les réseaux sociaux, cela nous permet de féconder notre présence dans le monde virtuel et de communiquer la vie aux autres. L’obéissance est donc la clé de la sagesse par laquelle nous pouvons illuminer les autres que ce soit dans le monde réel ou virtuel. Sachant qu’on ne sait pas trop aujourd’hui où sont les limites entre le virtuel et le réel.

Le Pape Paul VI dans son exhortation apostolique soulignait l’importance du témoignage personnel qui trouve ses racines dans une vie intime avec Dieu et dans une vie authentique de prière. Communiquer la Vie à travers les réseaux sociaux passe tout d’abord par une véritable vie chrétienne dans le monde réel. Le chrétien est le signe tangible de la présence du Christ, cette présence qui appelle à la Vie. Communiquer la Vie sur les réseaux sociaux passe par la conscience de la nécessité de témoigner du Christ et de renvoyer les personnes à leur réalité existentielle et anthropologique afin que les réseaux sociaux ne deviennent pas des forteresses virtuelles qui emprisonnent les fugitifs hors de la réalité et qui communiquent la mort en favorisant l’individualisme, l’indifférence et la haine. C’est le témoignage qui peut transformer la communication en une communion avec le Christ, une communication de vie.

Ma grand-mère, pas plus que les enfants de mon quartier, n’ont connu le Christ, mais peut-être avaient-ils compris sans le savoir que le premier pas vers la communion avec Dieu c’est la communication avec l’homme.

Fr. Cyprien-Marie El-Euchi o.p.

 

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